Au cours de mon implication dans le petit monde du théâtre acadien, j’ai eu le privilège d’assister à l’éclosion et à l’épanouissement d’un de nos plus beaux talents de comédien. Aujourd’hui qu’il nous a quittés, je ne puis m’empêcher de revoir dans ma mémoire quelques étapes de son parcours dont j’ai pu être le témoin.

Lors de la première du drame musical Louis Mailloux, dont j’avais écrit les dialogues, il avait accepté presque à son corps défendant un rôle mineur, celui d’un commis de la compagnie des Robin. Il s’en était tiré honorablement, mais sans plus, dans un emploi qui ne donnait guère l’occasion de se démarquer.

Mais par la suite, il accepta de camper des personnages de plus en plus étoffés, et toujours avec la patiente application de celui qui doute suffisamment de ses capacités pour ne pas s’y reposer : il voyait toujours le rôle plus grand que lui. Après tout, il était conscient du fait que sa formation se limitait aux directives parfois laconiques des metteurs en scène qui l’avaient dirigé.

Puis, lors de je ne sais plus quelle production de Louis Mailloux, le metteur en scène décida de lui confier le rôle d’André Albert, l’âme et la conscience de la résistance de Caraquet face à une loi jugée injuste. Ce fut, pour lui-même et pour ceux qui purent apprécier son interprétation, une véritable révélation. Il sut donner à ce patriarche une prestance, une dignité, une stature qui transcendaient les paroles qu’on lui avait mises dans la bouche. Il avait su donner aux modestes répliques que j’avais écrites une vérité et une noblesse que moi-même je ne soupçonnais pas. Un auteur peut-il demander davantage ?

Je n’ai pas pu être présent à chacune des prestations de ce désormais magistral comédien. J’ai eu l’occasion de travailler avec lui (ainsi que son jumeau Bernard) à la gestation et à l’écriture d’une pièce sur la gémellité, Les Bessons. Ce fut une expérience hors du commun : enfermé (volontairement, bien sûr) pendant je ne sais plus combien de jours avec ces deux lurons qui fouillaient leur passé commun sans retenue pour y trouver le point d’ancrage d’un texte dramatique que nous devions signer ensemble. Un voyage mémorable.

J’ai revu Bertrand dans le rôle d’Anthime, dans la très belle pièce de Marcel-Romain Thériault, Le Filet. J’y ai retrouvé quelque chose de son personnage d’André Albert : une présence, plus que cela une prestance, une autorité, une assurance et surtout une vérité profonde, enracinée dans le terreau d’une personnalité solide.

Ce comédien accompli, formé sur le chantier, a été de surcroît un artisan fidèle et compétent au service de son art, aussi bien à la construction de décors qu’à la régie ou à la direction de production. Il ne se considéra jamais plus grand que son métier, ce en quoi il fut sans doute plus grand qu’il croyait l’être. Le théâtre acadien, et ceux qui y ont œuvré et y œuvrent  encore, ne doivent pas l’oublier.

Adieu, Bertrand.

Jules Boudreau

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