Bertrand n’a eu aucune difficulté à parler de la mort, à dire ce qu’il ressentait ou encore comment il l’envisageait. Un peu à la manière de René Angélil, budget en moins, bien sûr, il avait réglé ses funérailles. Conscient de sa notoriété,  il avait même parlé de son hommage et surtout de la façon dont il le voyait. Non, il n’a pas été jusqu’à l’écrire, mais, le connaissant, il aurait pu. Bertrand nous avait avertis : rien de sombre ou de noir. Pas question de pleurer, il le voulait plutôt animé, lumineux.

La famille, pour Bertrand, a toujours été importante. Il en a beaucoup parlé, mais en utilisant des moyens détournés. Il l’a fait surtout à travers la création, c’est-à-dire le théâtre. Avec son jumeau, Bernard, ils ont créé et joué la fameuse pièce : «Les Bessons» en 1983 et un peu plus tard, «Ernest et Étienne». De façon déguisée et c’est le cas de le dire, ils nous racontaient leur vécu. Bertrand a toujours dédramatisé sa vie alors que souvent l’angoisse le torturait. La guérison par le rire, disait-il. Trop occupé à survivre dans le monde du théâtre, il a eu, comme tous les parents, moins de temps pour ses enfants, mais dans les dernières années de sa vie, il s’était repris, en redécouvrant l’enfance. Il a pris le temps de jouer et de transmettre en héritage, la douce folie du plaisir et de l’imagination créatrice. 

De son enfance, il dira de sa mère qu’elle était une sainte femme. Il fallait être fait fort pour diriger de main de maître, 12 enfants, c’est-à-dire 6 garçons et 6 filles. Toute une marmaille ! Les derniers instants de Bertrand ont permis à ses frères et sœurs de se remémorer des souvenirs d’enfance et de dévoiler aux enfants de Bertrand tous les coups pendables qu’ils ont perpétrés à l’époque. 

Sa belle-famille l’adorait, mais son entrée dans ce clan pas été si facile que ça. La première fois que Bertrand a mangé dans la famille de Claire, le père, assis au bout de la table, les 2 bras croisés, écoutait Bertrand parlé, parlé, parlé et parlé. Le beau-père avait dans le regard, un avertissement du style : «T’as intérêt, mon garçon à être fin avec ma fille !» Mais comment résister à Bertrand. Ça n’a pas pris de temps que les parents et les 4 sœurs de Claire l’ont adoré et les 4 beaux-frères n’ont pas tardé à l’adopter.

Homme à tout faire avec le cœur gros comme un autobus. Jamais il n’aurait laissé tomber sa famille ou encore ses amis. Alors qu’il était à la maison paternelle, il a appris très jeune à participer aux tâches nécessaires au bon fonctionnement d’une famille nombreuse. On avait l’impression qu’il savait tout faire : bâtir une maison, l’agrandir, la démolir, faire l’électricité, la plomberie, tout ! Il n’y avait rien à son épreuve et un homme comme ça, dans une maison, c’est de l’or en barre. Tous ses amis et sa famille en ont profité parce qu’il pouvait régler tous les problèmes. Peu importe l’heure du jour ou de la nuit, il était toujours disponible. Même pour un problème de voiture. Il ne disait jamais voiture, mais disait char. Ça devait faire plus viril. Parce qu’il  aimait jouer au gars macho alors qu’il avait le cœur gros comme une cathédrale. C’est ce qui m’amène à vous parler de deux grandes passions qui l’animaient : le sexe et les chars. Ne vous en faites pas, comme nous sommes dans un lieu saint (sans jeu de mots, bien sûr), je ne vous parlerai pas de sexe mais de chars. En quarante ans, il a acheté pas moins d’une cinquantaine de chars. Comme ce n’était jamais des chars de l’année, il faisait les réparations lui-même. C’est d’ailleurs sa passion pour les chars que lui est venue l’idée de créer le spectacle Hubert ou comment l‘homme devient rose. Le sujet traitait de la vie d’un garagiste. Même que pour mieux nous montrer sa passion des chars, il avait suggéré que la pièce finisse avec une femme sculptée à même des pièces de char. Heureusement, le metteur en scène n’a pas accepté cette idée.

Tous les gens de la communauté artistique vous le diront, Bertrand était un grand comédien qui a passé sa vie à vivre de son art. Vivre étant un bien grand mot quand les fins de mois arrivaient plus vite que les contrats. Mais il n’a jamais voulu faire autre chose que de jouer et c’était tant mieux pour nous. On l’a vu dans plus de 30 pièces de théâtre, sans compter le cinéma et la télé. On l’a acclamé partout au Canada de même qu’en Belgique où il a laissé un souvenir impérissable. Au théâtre, cet autodidacte savait tout faire et il a tout fait. Jouer, construire des décors, créer des éclairages, diriger des productions. Tout. Ce qu’il faut retenir de ce grand artiste, c’est qu’il a toujours été intègre et honnête. Il n’a jamais fait de concessions parce qu’il croyait à son art. Il n’était pas têtu pour rien, ce qui semble-t-il, est une caractéristique des Dugas. Dès le début de la création de l’Association des artistes du N. B., il a été du premier conseil d’administration parce qu’il croyait à l’importance des arts dans cette province. Il voulait et a toujours voulu que l’artiste soit reconnu. Dans cette province, il existe une triste réalité : dès qu’un artiste tombe malade et est incapable de travailler, il se retrouve devant rien. Il n’existe aucun programme gouvernemental pour les artistes. 

Ce qu’il nous a appris, c’est également le pardon et l’amour. La dernière nuit, Bertrand, dans un geste théâtral, a mis la main sur son coeur et a, une dernière fois, salué les trois femmes qu’il aimait. Il est parti rejoindre ses parents et son frère Bernard. 

Alors les soirs de pleine lune, si vous êtes le moindrement attentifs, vous entendrez rire au ciel et vous pourrez vous dire : «Tiens, tiens, les Bessons sont en représentation».

Merci.

Christiane St-Pierre
lu lors de ses funérailles à Caraquet, le 24 février 2016

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Nouvelles du TPA

Dévoilement de la quarante-troisième saison

Caraquet, le jeudi 23 juin 2016. Loin du train-train, tel est le slogan de la saison 2016-2017 du Théâtre populaire d’Acadie dévoilée aujourd’hui. Le directeur artistique, Maurice Arsenault, résume ainsi cette 43e saison : « des formes artistiques variées, surprenantes et débridées, des soirées teintées d’humour, de fantaisie et d’expériences inusitées – loin des écrans plats et de la routine quotidienne. Des spectacles qui risquent de vous faire voir le monde sous de nouvelles perspectives, d’ajouter du piquant dans votre vie et de faire de vous des accros du théâtre. » Et il ajoute l’avertissement suivant : « Nous sommes des pushers d’humanisme, de joie, de conscience sociale, de liberté et d’ouverture à l’Autre. »
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DEUX COMPAGNIES DE THÉÂTRE NÉO-BRUNSWICOISES ANNONCENT UN PARTENARIAT QUI PASSERA À L’HISTOIRE

Theatre New Brunswick et le Théâtre populaire d'Acadie coproduiront une première mondiale bilingue à l’automne.
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